Point lectures #8 (séries)

Ça fait plus d’un an que je n’ai pas fait de « point lectures », aka des chroniques express pour des livres dont j’estime qu’ils ne méritent pas tout un article à eux tous seuls… Alors, ça peut être pour un tas de raisons. Ce n’est pas forcément parce que je ne les ai pas assez aimés.

PointLectures8

Le Destin trahi, par exemple, je l’ai beaucoup aimé. Sauf que c’est la suite d’un premier tome que j’ai déjà chroniqué ici, et bon, je n’ai pas une tonne de nouvelles choses à dire, surtout si je ne veux pas spoiler. Il faut que je fasse un effort de mémoire et que je feuillette à nouveau ce livre pour me le rappeler, parce que je l’ai lu fin 2014 (!).

Oui, donc… J’ai trouvé le tome 2 meilleur que le tome 1. La Promesse de sang ne m’avait pas déplu, certes, mais, au fond, je ne lui trouvais rien de vraiment spécial non plus. Comme beaucoup de livres en Young Adult, il manquait un peu de profondeur à mon goût — en particulier sachant ce que Suzanne est capable d’écrire. Dans le tome 2, maintenant que tous les éléments sont posés, qu’Isabelle, l’héroïne, a découvert sa vraie nature et l’univers paranormal qui va avec, on peut passer aux choses sérieuses.

Tout d’abord, la romance. Ben oui, je suis une lectrice de romance, alors, forcément, tu m’en donnes, je suis contente. Isabelle a dix-huit ans et deux beaux gars tournent autour d’elle… Que croyez-vous qu’il arrive ? Eh bien, non, vous vous trompez, ce n’est pas aussi simple. En tout cas, pas dans la tête d’Isabelle, et cela, je l’ai trouvé formidablement bien rendu. Même si, à première vue, ça ressemble à un classique triangle amoureux avec la fille qui n’arrive pas à se décider au milieu, Suzanne trouve les mots, les émotions, les arguments justes pour dépeindre une situation singulière, complexe et subtile. Il y a un côté frustrant à voir Isabelle sans cesse ballottée entre des pulsions contradictoires, mais ce n’est pas une frustration distante de lecteur blasé ; au contraire, c’est une angoisse que l’on vit aux côtés de l’héroïne, pour elle, avec elle. On ressent son impuissance, son obsession à faire le bon choix. Et le tome se termine sur un coup de tonnerre qui, bien qu’il ne présage de rien de bon pour la suite, ne m’en a pas moins paru trop compréhensible. J’éprouvais de l’empathie pour Isabelle, bien plus que je ne pouvais la juger.

♥ ♥ ♥ ♥ ♥
(4,5)

Au début de l’année dernière, j’ai dû traverser une phase nostalgique, car j’ai repris pour les finir plusieurs séries de mon enfance. À commencer par Anne of Green Gables, la célébrissime héroïne de Lucy Maud Montgomery. Tout a commencé avec un roman paru en 1908 (en français, Anne… la maison aux pignons verts) qui, connaissant un succès immédiat, en a suscité d’autres. C’est donc une sorte de classique, contemporain à l’époque, mais qui revêt désormais pour nous une saveur historique, à la façon des romans de Jane Austen ou des quatre filles du docteur March d’Alcott.

Pour ma part, mon premier contact avec Anne s’est fait à travers une adaptation en film, même pas le premier, mais le second, où l’héroïne éponyme est adulte. J’avais neuf ou dix ans, je n’aimais pas la tête du Gilbert et je le trouvais très ridicule, à soupirer en vain après Anne (en plus, il a le prénom le moins glamour du monde, même prononcé à l’anglaise) — bref, leur romance m’était passée aussi loin au-dessus de la tête qu’il est possible. Puis, à onze ans, j’ai eu l’occasion de découvrir le livre. Et je l’ai adoré. Dedans, on suit Anne de onze à quatorze ans. Anne est une orpheline négligée, à l’imagination débridée et affamée de romantisme, qui va s’apaiser et s’améliorer grâce à un foyer stable et à des amitiés sincères, mais sans jamais perdre l’excentricité qui fait le charme de son caractère.

Plus de quinze ans plus tard, envie de me replonger un peu là-dedans, de savoir ce qui arrive à l’adolescente qu’on a laissée dans Anne of Green Gables et, bien sûr, d’avoir l’assurance qu’elle finit bien avec Gilbert (ah oui, Gilbert est mieux dans le livre ; en fait, c’est même le premier roman où j’ai voulu voir des personnages finir ensemble). Le deuxième livre dans la série s’intitule Anne of Avonlea, et suit Anne entre ses seize et dix-huit ans. Elle vit encore à Green Gables (la maison aux pignons verts) et enseigne à la petite école primaire (une seule classe) de son village, Avonlea.

C’est une lecture très charmante, légère et intelligente, une suite d’évènements et d’épisodes plus ou moins cocasses, curieux et pittoresques dans la vie d’une jeune fille qui devient tranquillement une femme. Néanmoins, c’est probablement le tome que j’aime le moins dans la série, justement parce qu’il est essentiellement anecdotique. Côté romance, on repassera : Gilbert enseigne, lui, dans une autre ville ; de plus, dans cette époque et culture puritaines, ils n’ont pas encore l’âge d’être davantage que des bons chums. Enfin, par rapport à mon expérience et à mon souvenir d’Anne of Green Gables, le sérieux absolu des descriptions hyperboliques de la nature m’a cette fois un peu fait sourire. C’est sûr, l’auteur aime son coin ! Et son coin, justement, c’est… PEI ! Prince Edward Island, une des provinces maritimes du Canada. Ce qui fait de la série Anne un symbole majeur de la culture canadienne, ce que j’ai longtemps ignoré. Évidemment, cela a plus de résonnance pour moi à présent que je vis aussi dans ce pays… Par exemple, on y trouve la preuve historique que les « French » étaient alors considérés par les anglos comme une sorte de sous-race :

She says the French have to be kept in their place.

… if ever I catch you at such a trick again you’ll be made to wait for your meals till everyone else is done, like the French.

♥ ♥ ♥ ♥
(3,5)

Et pour conclure : Harry Potter — là, je ne présente pas. Le sorcier anglais, je l’ai découvert à douze, treize ans, avec les deux premiers tomes d’un coup. En gros, on est censé avoir le même âge. En 1997, parution du premier tome, j’avais dix ans et j’entrais en sixième (équivalent de la sixième année québécoise, c’est la seule qui coïncide avec le système français). Brièvement, je me suis laissé entraîner par l’engouement général pour la série, et cela a culminé avec le troisième tome, Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban, que je me suis même fait offrir en français et en anglais. D’ailleurs, ce tome reste mon préféré de la série. Les premiers ne sont pas aussi développés, les suivants partent au contraire un peu dans tous les sens. Et puis Sirius Black… et la révélation sur les parents de Harry, ça, c’était fort, très fort. Genre tu lis et tu relis, et à chaque fois le même choc.

N’empêche. Fan de la série, je ne l’ai jamais été. Même après avoir dévoré les deux premiers tomes, ma réaction était : j’ai lu tellement d’autres livres aussi bons, voire meilleurs… What’s the big deal? Et juste parce qu’on tourne les pages vite, vite (ça, Rowling, il faut reconnaître qu’elle sait y faire) ne signifie pas que ça a de la profondeur, de la valeur. Son univers me paraissait bric-à-brac, pas cohérent.

Et, surtout, alors que mon chum, qui est allé en boarding school à Cambridge, aime particulièrement le contexte scolaire de Hogwarts/Poudlard, parce qu’il lui évoque des souvenirs et des impressions familières, je n’y retrouve à l’inverse rien de commun avec ma propre expérience en France. C’est le problème d’avoir le même âge que le protagoniste : c’est trop facile de comparer directement avec ta vie. Et chez nous, dans le Sud, à treize, quatorze ans, tous les gosses parlaient de sexe plus que de tout autre chose (ça fumait fort aussi, et pas que du tabac… la France, quoi !). C’était crasse, dégueulasse, ça ne volait pas haut, mais c’était la réalité. À un moment donné, surtout quand il a fallu attendre plus d’un an entre les tomes, j’ai décroché de Harry Potter. Pour moi, les personnages décrits là-dedans avaient encore onze ans. C’était pour les enfants, ça ne parlait pas de vraies choses.

Et donc, je n’avais jamais lu les trois derniers tomes. Mon chum avait le 5 et le 6, c’était l’occasion d’y remédier. J’étais curieuse, je l’avoue, de réévaluer cette série après tant d’années, à présent que je ne suis plus adolescente et que j’ai peut-être moins besoin de m’identifier, à présent que j’ai abandonné mon point de vue élitiste sur la littérature, à présent que je suis habituée aux genres commerciaux, que je sais y dénicher des éléments d’intérêt même sous un tas d’imperfections. Eh bien, bizarrement, mon opinion n’a pas vraiment changé. C’est plutôt mon attitude. J’avais soudain envie de lire Harry Potter and the Half-Blood Prince, alors que je n’avais pas envie de le lire à dix-huit ans. C’est toujours une lecture agréable, prenante, une intrigue très bien ficelée, des personnages dramatiques à souhait. Mais bon. J’ai mes réserves, je les garde. C’est ainsi.

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La Ballade de Fronin et Face aux démons, d’Etienne Bar

Je me rends compte avec effroi que je n’ai chroniqué aucune de mes lectures de 2015, alors on va y venir (parce que ça vaut le coup), mais là, tout de suite, j’ai envie de partager avec vous un coup de cœur inattendu de ce début d’année : La Ballade de Fronin, d’Etienne Bar (et Face aux démons, un roman indépendant, mais qui se situe dans la suite chronologique du premier).

LaBalladedeFronin

J’ai ce roman dans ma liseuse depuis au moins 2013, mais j’ai longtemps repoussé sa lecture, parce que je n’étais pas assez sûre de l’aimer. Ce scepticisme reposait sur trois arguments : le premier, c’est que j’avais lu une nouvelle de l’auteur (située dans le même univers, et avec un personnage qu’on retrouve dans La Ballade…, il me semble) et qu’elle ne m’avait pas conquise. Le deuxième, ce sont les chroniques que j’avais lues du livre (enfin, plutôt de Face aux démons, mais, encore une fois, même auteur, même univers, mêmes personnages) et la présentation que l’auteur lui-même en faisait. Et le troisième, c’est qu’il s’agissait d’autoédition, en français qui plus est.

Le premier et le dernier argument relèvent de préjugés, j’en conviens, mais sont sans doute compréhensibles. Le deuxième ne l’est pas forcément, quand on sait que les chroniques dont je parle étaient toutes positives. Mais voilà… qu’est-ce que ça signifie, des chroniques positives ? Je m’intéresse aux livres depuis assez longtemps pour savoir que n’importe quel texte a ses fans et ses détracteurs. On trouvera toujours des gens pour encenser, comme on trouvera des gens pour critiquer. Il serait éventuellement intéressant de connaître la proportion de celleux qui aiment vs celleux qui n’aiment pas, mais même cette donnée n’a de sens que sur un nombre d’avis statistiquement significatif. Arbitrairement, je dirais au moins 1000. En bas de ça, on reste dans l’anecdotique, et les tendances observées n’ont pas de valeur objective.

Par contre, les chroniques ont une valeur subjective de par leur contenu. Finalement, peu m’importe que quelqu’un aime ou pas (nous avons peut-être des goûts opposés), mais si je sais ce que cette personne a aimé ou détesté, alors je suis déjà plus en mesure d’imaginer ma propre réaction face à ces mêmes éléments. Pourtant, mon expérience avec La Ballade de Fronin m’a prouvé que même ce genre de raisonnement peut se révéler complètement à côté de la plaque…

La vérité, c’est que je me méfie d’office de tout texte qui se prétend différent, original, tellement au-dessus des clichés et pas comme les autres romans du genre qui sont publiés et trouvent du succès de nos jours. Moi, j’aime la littérature de genre, que ce soit romance, fantasy ou SF (policier, ça m’attire moins), justement parce que d’un titre à un autre, on y retrouve des trucs typiques, des trucs que j’aime, précisément, dont je ne me lasse pas — tant qu’ils sont bien traités. En général, mes goûts suivent aussi ceux du plus grand nombre : j’aime les classiques et les bestsellers (même si je ne comprends pas pour autant les succès d’exception, comme Harry Potter, Twilight ou Fifty Shades of Grey, qui ne mériteraient à mon sens que d’être des bestsellers comme les autres).

Or, là… La Ballade de Fronin, c’est certes original, rafraîchissant, mais ça n’en est pas moins de la bonne vieille fantasy comme on l’aime, comme je l’aime. Alors, la fantasy n’est pas un genre uniforme ; depuis le temps, plusieurs styles parfois très différents se sont distingués. Et les romans d’Etienne Bar ne sont peut-être pas en plein dans la mode actuelle (cette phrase est une litote, hein), ce qu’on appelle la grimdark fantasy, avec ses morts à foison et ses personnages moralement ambigus. En revanche, ça reste de la fantasy classique avec des elfes, des nains et des dragons, un héros pur et bien intentionné qui s’embarque dans une quête dont il ignore au départ le but, et qui découvre en passant qu’il possède un don particulier…

Cela dit, ce n’est pas que de la bonne fantasy. C’est davantage. Les aventures se succèdent de façon passionnante et ça se lit tout seul, mais, surtout, surtout, je dirais que ce roman a le pouvoir magique de vous rendre heureux. En romance, on parle de « romance doudou » ; eh bien, j’ai découvert avec La Ballade de Fronin qu’il existait aussi de la fantasy doudou ! On s’y réfugie avec une sensation de quelque chose de chaud et d’agréable autour du cœur, et on se surprend à y rêvasser au cours de la journée avec des petits soupirs de contentement. En effet, Libreterre, la plus vaste île des Folandes, où se déroule l’intrigue, est une utopie. Je travaille moi-même en vain depuis des années sur un projet de « SF YA utopique », alors forcément, ça me touche — et comment ! —, parce que l’utopie, ça ne court pas les rues… Non, en ce moment, la mode est plutôt à l’inverse, la dystopie, et même si je n’ai rien contre ça à priori, j’ai déjà expliqué dans ma chronique des Hunger Games mes doutes et mes réserves face au phénomène de mode que connaît actuellement ce genre.

Dans La Ballade de Fronin, il y a des ennemis méchants, très méchants, mais ils sont tous humains. Et ce qui est merveilleux sous la plume d’Etienne Bar, c’est que, pour une fois, on questionne l’opposition « nous »/« eux » (sans toutefois tomber dans la facilité et l’insignifiance du « tout est gris », que je vomis par ailleurs). Je ne sais pas si vous aviez remarqué, mais, en fantasy et en SF, le rôle des méchants échoit souvent à des personnages non-humains, ou du moins dont on a effacé les caractéristiques humaines : des orcs, des démons, des zombies, des stormtroopers (le dernier Star Wars et super intéressant/incohérent à cet égard ; j’ai hâte d’y revenir dans une chronique dédiée)… Ces personnages ne sont pas juste « non-humains », ils sont fondamentalement, par nature, mauvais. Ils sont une incarnation du mal, de la mort. Ça permet aux « gentils » de les dégommer sans hésitation ni mauvaise conscience.

Entendez-moi bien : ça ne me gêne pas en soi — on est dans un univers imaginaire, c’est fait pour ça, régalez-vous, les gars ! Mais, quand même, je ne peux pas m’empêcher de me demander si ça ne reflète pas et n’entretient pas à la fois cette idée qu’il existe, qu’il peut exister, y compris dans notre monde réel, une guerre juste, une mort méritée. L’idée aussi que, face à un adversaire violent et destructeur, la seule solution est de lui faire tomber une ou deux bombes bien senties sur la tête, de lever une armée et de produire des armes, toujours plus d’armes, toujours plus subtiles. Évidemment, c’est un sujet qui m’interpelle d’autant plus dans le contexte politique actuel, où nos dirigeants semblent se prendre pour les scénaristes du prochain Star Wars

En sortant de la séance de The Force Awakens, je songeais justement : on a besoin d’une histoire qui serait à la fois épique et pacifique. Qui ne glorifie pas la guerre, sans pour autant tomber dans l’inaction ou l’angélisme. Qui en jette, sans avoir à recourir aux explosions et au sang. Eh bien, on dirait que ma prière a été exaucée avec La Ballade de Fronin ! Un livre à mettre entre toutes les mains, vraiment.

FaceAuxDemons

Face aux démons est un peu différent. D’abord dans sa narration, puisqu’on a droit cette fois à une ribambelle de points de vue, alors que La Ballade… se concentrait sur Fronin et Néalanne*. Ensuite, parce que ma réflexion précédente ne s’y applique pas autant, la faute aux sangrelins et aux… bah, ouais, démons du titre. Et peut-être que j’ai un tout petit peu moins aimé que La Ballade… — je ne suis pas sûre au juste pourquoi (peut-être l’attrait de la nouveauté, l’enthousiasme de la découverte qui s’est effrité ?). Mais ça n’en reste pas moins une très bonne lecture, où on retrouve avec plaisir les personnages qu’on a aimés dans le roman précédent, ses questions de stratégie géopolitique, ses rebondissements incessants.

En conclusion, ne faites pas comme moi : ne vous laissez pas influencer par vos préjugés et n’attendez pas trois ans. Achetez et dévorez ces livres tout de suite ! (Il y a aussi un recueil de nouvelles, Friponnes, que je n’ai pas encore lu, et d’autres textes encore, je crois, pas édités de façon professionnelle.)

Les livres existent en version numérique sur YouScribe : ici et ici (il faut créer un compte, mais c’est super simple et ça n’engage à rien ; on peut même payer par PayPal) et, si vous êtes en Europe, en version papier à 15 €, dans une librairie de Rennes ou en commande directe à l’auteur (+ 3 € de frais de port si applicables), qui vous offrira alors gratuitement la version numérique. Tous les détails et le bon de commande sont ici : Libreterre – Où trouver nos livres.

* Une des raisons pour lesquelles je ne suis pas fan du titre choisi pour La Ballade de Fronin est qu’il ne présage pas du tout de l’importance quasi égale accordée à Néalanne, un personnage formidable auquel on s’attache d’ailleurs tout autant.

Je suis de retour!

Enfin, j’espère… À la base, je pensais reprendre ce blog en janvier, avec la nouvelle année, et on a vu ce qui est arrivé : rien du tout.

En tout cas, oui, ça fait un certain temps que je sais que je veux continuer à bloguer. Car, en arrêtant l’an passé, j’ai pris conscience d’une chose : lorsque je n’écris pas de fiction — ce qui est ma situation prédominante depuis 2012 —, mon blog est une façon d’écrire malgré tout. Pendant des années, je me suis sentie comme une imposteure vis-à-vis de mes velléités d’écriture, parce que, contrairement aux gens qui ne peuvent pas s’empêcher d’écrire, pour qui c’est une nécessité vitale, je pouvais passer des mois, voire des années, sans toucher au moindre projet. En quoi je me trompais, car… j’ai bel et bien besoin d’écrire d’une façon ou d’une autre ; ce n’est juste pas forcément de la fiction.

Ainsi, depuis mars de l’an dernier, j’ai commencé et lâché (évidemment !) un projet d’essai autobiographique sur mes expériences en Europe centrale, j’ai pris des notes pour plusieurs projets complexes de fiction, j’ai retenté de me lancer dans une romance contemporaine, et j’ai aussi entrepris de rédiger un journal. Chaque soir ou matin du lendemain, je prends une quinzaine de minutes pour mettre par écrit ce que j’ai accompli dans ma journée. C’est assez répétitif et guère passionnant, mais ça me permet de garder une trace datée des livres lus, films et séries regardés, des progrès et aventures de mon fils, des maladies et sorties familiales et, à l’occasion, du temps qu’il fait (le jour où la neige a fondu, le jour où il a re-neigé…).

À part ça, je me sens obligée de faire un petit bilan de cette année passée, car beaucoup de choses ont quand même réussi à m’arriver. Quand je vous ai quitté-e-s, nous avions commencé à chercher une maison. Nous en avons trouvé une (vers la fin mars, je crois) à Longueuil, sur la Rive Sud. Eh oui, nous avons pris la décision de quitter l’île de Montréal… et pourquoi pas, finalement ? Pour mes lectrices et lecteurs qui ne sont pas d’ici, il y a tout une image, un style associés à la banlieue, de la « coupe Longueuil » du beauf aux bourgeois qui élèvent leur 2,1 enfants et leur chien dans leur belle maison avec piscine. Par-dessus tout ça, il y a la réticence à devoir traverser un pont pour se rendre à Montréal ; les ponts sont parfois bouchonnés, fermés, et pas vraiment en bon état, à l’image du pont Champlain — malgré tout le plus fréquenté au Canada.

Mais voilà, tu compares ce que tu peux acheter à Montréal vs en banlieue pour le même prix, et il n’y a pas photo. Aujourd’hui, on a trois grands érables dans notre jardin à l’arrière, qui est plus grand qu’une cour de récréation dans Paris intra-muros. Ouais, dingue, je sais… (Et pour ce qui est du pont, mon chum prend les transports pour aller au travail, et en auto on n’a jamais mis plus de vingt minutes pour arriver directement downtown ; les gens qui vivent dans l’est, l’ouest, le nord de Montréal ne peuvent pas en dire autant.) Alors, c’est sûr, on est dans un quartier résidentiel ; il n’y a plus de cafés hip au coin de la rue, mais plutôt des écoles ; la vie urbaine n’est pas aussi trépidante que dans la métropole ; il y a beaucoup plus de ces coins qui pourraient être n’importe où au Canada, en Ontario ou bien sur PEI, uniformes, sans cachet.

C’est bizarre. Finalement, ça n’aura pas été mon mariage, ni même la naissance de mon fils, mais bel et bien l’achat de cette maison de banlieue qui m’aura vraiment fait réaliser, et forcée d’assumer, le changement qui s’opère dans ma vie. Au début, ça déstabilise… se retrouver tout à coup propriétaire d’une maison avec jardin, alors que je n’ai jamais vécu qu’en appartement depuis que je suis née. J’ai changé de classe sociale… alors qu’au-dedans, je suis toujours la même. On fait la révolution quand vous voulez, hein !Et, même si j’accepte que ma vie n’est plus faite de sorties nocturnes et d’activités branchées, cela pose tout de même la question : mais alors, de quoi est-elle faite ? Quel genre de parent ai-je envie d’être, et quel genre de personne tout court aussi, parce que les enfants prennent pour modèle l’individu que l’on est, indépendamment d’eux. Je me suis donc fait une liste de toutes les choses que j’aimerais faire, dès que j’aurai le temps, histoire de ne pas les perdre des yeux…

Nous avons déménagé à la mi-juin, juste à temps pour profiter de l’été. J’ai mis Aum dans une première garderie, expérience qui n’a pas été très concluante, entre les crises que me faisait mon fils à chaque fois que je l’y laissais et les trois fois où il est tombé malade. Ça et les congés de la garderie, qui tombaient en août, ont fait que je n’ai pas bénéficié d’autant de temps libre (enfin, de temps pour travailler, quoi) que je l’espérais.

AumGers

En septembre, j’ai pris l’avion seule avec mon fils pour passer trois semaines en France. J’appréhendais un peu le voyage, mais Aum s’est montré sage comme une image, un vrai petit ange. Enfin, c’était un vol de nuit, donc il a dormi presque tout du long ! Et sur une place libre en plus ; j’ai eu de la chance. Pour des raisons logistiques, je n’ai pas visité autant d’endroits en France que je l’avais un instant espéré, et puis je n’étais malheureusement pas en vacances (c’est quoi, ça, les vacances ? j’ai oublié depuis que je suis devenue mon propre patron). Néanmoins, j’ai pu profiter d’un weekend à la campagne dans le Gers (c’est beau, quand même, la France…), et j’ai eu l’occasion de rencontrer ou revoir plusieurs personnes, notamment à Paris, à commencer par une amie d’université qui m’a hébergée, tellement gentille et je ne sais pas pourquoi elle m’aime mais je m’en fous je prends tout.

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S’en sont suivies presque trois semaines à l’île Maurice, pour visiter les beaux-parents (le chum m’a rejointe à Paris et nous avons pris l’avion ensemble). Encore une fois, j’ai travaillé presque tous les jours, sauf les deux qu’on a passés dans un tout-inclus sur la côte nord de l’île.

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Quand on est revenus au Québec, l’automne battait son plein. C’était l’Halloween, on a accueilli les enfants avec des bonbons même si aucun de nous n’était déguisé, et notre seule décoration était notre Jack-o’-Lantern devant la maison. Puis c’était le temps de ramasser les feuilles… J’ai trouvé une autre garderie pour Aum, plus près, et il s’est acclimaté en quelques jours seulement. Quel soulagement ! Et enfin du temps libre régulier pour tenter de rattraper mon retard chronique dans mon travail.

J’avais plein de résolutions en janvier, comme d’habitude. Il y en a que j’ai déjà laissées tomber, comme aller plus régulièrement au jiu-jitsu brésilien : je n’y arrive décidément pas, et puis si c’est pour devoir arrêter à nouveau lorsque je retomberai enceinte (pas tout de suite… mais j’y pense pour la fin de l’année), j’ai l’impression que ça ne vaut pas vraiment le coup… C’est frustrant, en BJJ, de ne pas progresser. Contrairement à d’autres formes d’exercice physique comme le yoga, le vélo, ou même l’escalade, où on peut se contenter de faire toujours la même chose, ou bien d’en faire un peu de temps en temps, pour le simple plaisir d’en faire. Il y a d’autres résolutions que je n’abandonne pas, mais qui sont encore vraiment des works in progress, comme écrire une heure par jour (je sais !), reprendre ce blog, répondre aux courriels de mes amis, m’intégrer à la communauté longueuilloise… et consacrer moins de temps à mon travail ! (Ben oui, car aucune des précédentes résolutions n’est possible si je passe tout mon temps à travailler, comme je le fais actuellement.)

Et, enfin, quelques résolutions qui ne posent pas vraiment de défis, comme lire au moins 4 livres par mois, dont au moins : une romance, un livre en anglais qui n’est pas une romance (ces deux-là, c’est pour diminuer ma PAL), un livre en français et un livre qui n’est pas de la fiction (ces deux-là, c’est plutôt pour me pousser à diversifier mes lectures). Et faire une demi-heure de yoga cinq fois par semaine, aussi. Il y a des semaines où je slacke, j’avoue, mais en gros, ce n’est pas si difficile à tenir.

Donc, voilà… c’était la séquence mise à jour sur ma vie personnelle ! À bientôt pour d’autres types d’articles, j’espère !

Blog en crise existentielle ?

La première raison de mon absence est très simple : le manque de temps… Et à cela s’ajoute une interrogation qui prend de plus en plus d’ampleur : à supposer que je réussisse à trouver un peu de temps libre, est-ce que je veux le consacrer à bloguer ? Ce blog est-il ma priorité, après mon travail, ma famille et mes quelques autres engagements ?

J’aime bloguer et, idéalement, j’aimerais continuer. Régulièrement, j’ai des idées qui me viennent pour des articles, je les rédige dans ma tête, et parfois à moitié dans des brouillons. Mais, en ce moment, ma marge de manœuvre est tellement limitée que prendre le temps de mettre ce blog à jour signifie forcément que je lui sacrifie une autre activité possible, comme écrire, lire ou, je ne sais pas, tricoter, dessiner, fabriquer des trucs… apprendre une langue ou même pratiquer celles que j’ai déjà apprises, voir mes amis, voir des gens. À la base, je me plais à penser que ce blog reflète ma vie ; or, si je n’ai même plus le temps d’avoir une vie, à quoi bon bloguer à son sujet ?

Cela me turlupine depuis plusieurs mois sans que je ressente la nécessité de prendre une décision. En fait, je continuais à espérer que ce manque de temps chronique ne durerait que quelques mois et que j’en verrais le bout incessamment sous peu. Mais là, il y a tout juste quelques jours, quelque chose est arrivé qui m’a submergée d’une émotion… qui ressemble dans son fond au fameux « blues de début d’année », sur lequel je m’étais proposée d’écrire un article qui n’a finalement jamais vu le jour.

En gros, à chaque nouvelle année, je ne peux pas m’empêcher de faire le point sur ma vie, de constater tout ce qui ne va pas et de tout remettre en question. C’est douloureux, c’est pénible, mais, d’une manière un peu masochiste, il y a aussi un aspect que j’aime là-dedans : l’impression de lucidité qui m’envahit alors. C’est comme si je vivais dans le brouillard le reste du temps et, à cet instant, tout devient clair. Tout le superflu, les choses dans lesquelles je perds du temps, qui me stressent inutilement, m’apparaissent soudain comme telles, et l’essentiel devient nécessaire et suffisant.

Il y a un passage qui m’a beaucoup marquée dans Svatby v domě, de Bohumil Hrabal, et le sentiment qu’il décrit est très précisément celui dont je parle :

Na tom opilství je nejkrásnější­, ne ta rozjařenost, ne ta cesta do kopce, ne ty zdvižené ruce a ty nápady které přicházejí, ale na opilství­ je nejcennější­ ten druhý den, ta kocovina, ty výčitky svědomí, ta chandra, to když je člověk daun, jak jste mne zastihla při mytí nádobí, kdy jsem sám sobě byl maminka a znovu, tak jako po všech kocovinách jsem si ří­kal… Co z tebe bude? A to je síla kocoviny, že člověk chce začít nový život…

(Le personnage dit en gros que ce qui est le plus beau dans le fait de se saouler n’est pas le moment où on est ivre et qu’on se sent pousser des ailes, mais, au contraire, le lendemain, la gueule de bois, quand on est « down » et qu’on veut commencer une nouvelle vie.)

Bon, et là, depuis lundi, je suis en plein dedans à nouveau. Pas à cause de la nouvelle année, mais d’autre chose… Bref. Je crois que j’ai envie et besoin de reprendre possession de ma vie, de la vraie vie, sans écran et sans commentaire ; et si, en principe, je ne pense pas que tenir un blog empêche cela, mon quotidien actuel (et pour les mois à venir) très occupé m’y oblige.

Je ne ferme pas ce blog, parce que cela n’est sans doute qu’une phase, que le démon du blogging va sûrement me reprendre à un moment ou à un autre et que, du reste, je ne désespère pas d’avoir un jour plus de temps libre pour bloguer à côté de mes autres activités (je ne sais juste pas quand cela arrivera, mais probablement pas très bientôt).

Non-bilan du mois de mars

Je crois que je vais arrêter de publier des bilans mensuels. J’ai peur que ça soit devenu répétitif ; ennuyeux à lire pour vous, et ennuyeux à écrire pour moi. J’ai pourtant la moitié de mon bilan de mars rédigée, mais ce que j’ai écrit pour l’instant ne me plaît justement pas, et je n’ai pas d’inspiration pour le finir. En plus, je commence à me mettre la pression parce qu’on est déjà le 6 avril… Alors quel est l’intérêt ?

Lorsque j’ai un mois difficile ou décevant, je finis toujours par dire en essence : « Vous vous rappelez toutes les choses que j’avais annoncé vouloir faire ? Eh bien, je n’ai rien fait de tout ça. » C’est un peu déprimant et, surtout, vide et vain. Et, dans les bons mois, j’ai l’impression que je passe mon temps à promettre de développer davantage dans des futurs articles… que je n’écris jamais. Dans ce cas, autant ne rien dire !

À la place des bilans, je vais donc simplement essayer de parler directement de toutes ces choses que je lis, vois, fais et aime. Et s’il y en a qui ne se prêtent pas à des articles entiers, alors rien ne m’empêche de publier de temps des articles fourre-tout, dans le style des « Currently… », sans avoir à me soucier si c’est le début, le milieu ou la fin du mois.

Mais enfin, puisque je suis ici, disons que le mois de mars n’a pas été facile et ne s’est pas vraiment déroulé comme prévu. Déjà, je n’en peux plus de l’hiver… Il y a cette nouvelle théorie selon laquelle le réchauffement climatique, plus justement appelé changement climatique, va signifier des hivers plus rigoureux dans notre zone de l’Amérique du Nord. Vraiment pas cool, les gars. C’est vrai que, ces deux dernières années, on a particulièrement morflé ; la neige ne commence plus à fondre avant la fin mars, alors que je me rappelle des années précédentes où, à défaut d’avoir de la pluie en janvier (c’est arrivé !), j’ai passé la Saint-Patrick sur une terrasse, ou bien j’ai pu me mettre en tee-shirt sous le soleil de mars ! Pas cette année…

Le chum est tombé malade, fiston est tombé malade, et moi, j’ai dû me débrouiller. The show must go on.

L’avantage inattendu de la baisse d’énergie d’Aum, c’est que j’ai passé pas mal de temps avec lui au lit, et que j’ai pu lire ! Un luxe, de nos jours. Je suis dans une période fantasy/SF, surtout depuis que j’ai découvert les top 25 des sites jumeaux bestfantasybooks.com et bestsciencefictionbooks.com. Sinon, j’ai aussi cuisiné pas mal et fait des gâteaux : autant des recettes suivies à la lettre que des expérimentations, et tout a bien tourné. Je suis fière ! Je crois que la pratique commence enfin à payer, et je développe un flair pour les combinaisons de saveurs, d’épices, de textures (à un niveau très modeste, évidemment).

Et bien sûr, oui, c’était mon anniversaire et celui de mon fils, alors j’ai mangé beaucoup de gâteau… Hé hé !

BDayCake

(photo prise par le beau-frère du chum)

Les phases de régression

J’ai eu 28 ans lundi (et oui, j’ai profité, puisque je mange encore du gâteau au petit déjeuner !), et je me suis dit que c’était l’occasion d’évaluer ma vie, où j’en suis et où je veux aller à partir d’ici. Pas que je pense qu’il faille évaluer sa vie quand on atteint 28 ans, hein… Non, la vérité, c’est que cela fait deux ans que je vis une certaine insatisfaction, et que j’ai du mal à identifier sa nature, ses causes et, surtout, ce que je peux y faire. Oui, deux ans ; 2012 était la dernière vraiment « bonne » année, avec la grève étudiante, le « Printemps érable », mon enthousiasme pour la maison d’édition que je venais de créer et que je commençais à bâtir, mon mariage à l’île Maurice et mon dernier passage à Paris, où j’avais revu une amie que je n’ai jamais beaucoup fréquentée mais qui m’est chère (avec qui je suis tout excitée de reprendre enfin une correspondance papier — que voulez-vous, nous sommes vieux jeu !).

cake

Bon, alors, qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne suis pourtant pas à plaindre ; tout va plutôt bien dans ma vie, j’ai même pas mal de chance en comparaison de beaucoup de gens. C’est un peu là la difficulté. Je n’ai pas envie de me plaindre. Peut-être que ma baisse d’euphorie est normale, que l’existence ne peut pas être que « fun and games », que cela fait partie du passage à l’âge adulte, avec ses corvées et ses obligations. Peut-être que je dois juste prendre sur moi, assumer, passer au travers. Comment savoir ? Ma plus grande hantise, je l’avoue, est de me résigner à quelque chose que j’aurais en réalité le pouvoir de changer.

Cela fait donc deux ans que je me retiens de prendre une décision trop radicale, que j’essaie avant tout d’y voir plus clair, de départager ce qui est frustration légitime de ce qui est ambition démesurée, ce qui dépend de moi de ce qui ne dépend pas de moi. Et je crois que j’ai finalement trouvé un angle qui offre un peu de sens à mon expérience : l’idée de régression. Jusqu’à présent, je n’appliquais ce terme qu’à la période qui a séparé mes deux cycles d’études universitaires, soit 2008-2009. Un an et demie pendant lesquels j’ai l’impression d’avoir régressé, oublié et désappris plus de choses que je n’en ai appris, perdu plus que je n’ai gagné. J’y fait souvent référence comme à l’époque où mon cerveau s’est rabougri.

Or, si j’essaie d’être honnête et objective, je dois reconnaître que cette saison de ma vie n’a pas été vide ou vaine. Dans la deuxième moitié de 2008, je vivais à Varsovie et je travaillais comme « booking agent » par email et par téléphone, quarante heures par semaine, en anglais, polonais et français. Cela reste à ce jour ma seule expérience de travail à temps plein sur une durée indéterminée, et elle m’a probablement permis de beaucoup progresser en langues, d’améliorer mes compétences relationnelles face à des clients, mais aussi face à des collègues que je voyais cinq jours par semaine. Je mettais aussi un point d’honneur à être toujours très présentable au bureau, bien coiffée et bien maquillée, et je m’étais mise au défi de porter des jupes aussi souvent que possible.

Début 2009, j’étais de retour à Paris et, à défaut d’étudier (c’était la grève et l’université était fermée), j’ai accumulé les contrats d’hôtesse dans le but de maintenir mon autonomie financière. Encore une fois, ce genre de job m’a forcée à faire affaire avec toutes sortes de gens et de public, à aller vers les autres, à « m’extravertir ». J’ai également perfectionné à cette occasion l’art du maquillage corporate : fond de teint, rouge à lèvre rouge, fard à joues et eyeliner qui ne dépasse pas le coin de l’œil. Puis je me suis retrouvée à Montréal, homeless, jobless and penniless. Ce n’était pas très chouette, mais en attendant de trouver du travail et de pouvoir commencer l’université, j’ai au moins eu le loisir d’écrire plus que je ne l’avais fait depuis longtemps. Rien que je trouve vraiment utilisable aujourd’hui, mais si la pratique rend meilleur, alors ces quelques mois auront été profitables à mon parcours d’aspirant écrivain.

Mais le fait est que, dans chaque cas, je me suis trop vite confrontée aux limites de mon activité. Limite d’intérêt et limite de sens. Agent de réservation et hôtesse d’accueil ne sont pas des emplois très stimulants intellectuellement (je passe sur « en recherche d’emploi », un état qui m’a paru extrêmement éprouvant). Je précise tout de suite que je ne les considère pas pour autant comme faciles, que je suis fière de les avoir tenus et que j’admire celles et ceux qui y excellent (dont je ne suis pas). Cependant, c’est à ce propos que j’ai ma première illumination : ce n’est pas le genre de travail qui me satisfait, qui m’épanouit. C’est trop répétitif, et le but profond de l’activité nous échappe. C’est pourquoi, après un an et demie hors du système universitaire, j’y ai vécu mon retour comme un grand bol d’air frais. J’avais le sentiment de dérouiller mon esprit, rien de moins, et d’être enfin dans mon élément.

Pourquoi ce flash-back ? Parce que, soudain, je réalise que l’insatisfaction qui me ronge insidieusement depuis deux ans, elle ressemble à s’y méprendre à ce que j’ai connu en 2008-2009… Oh, elle ne concerne pas exactement les mêmes aspects : cette fois, j’ai choisi mon travail et je suis mon propre patron, même si beaucoup de choses semblent finalement hors de mon contrôle, et que je me sens souvent embarquée dans une galère que je ne dirige plus totalement. En revanche, ce qui me pèse indéniablement, c’est d’être aussi seule dans ma barque. Je n’ai pas de collègue, pas de supérieur, pas d’employé, pas de camarade. Je travaille chez moi, devant un ordinateur. Mes habiletés sociales sont au point mort ; j’ai même du mal à avoir une conversation normale avec mes amis (que je n’ai du reste guère le temps de voir), car les mots que je n’ai plus l’habitude d’utiliser s’emmêlent dans ma bouche. J’en viens presque à bégayer. (Le temps où un ami m’avait dit que je parlais comme un personnage de Rohmer me semble bien loin ! LOL) Et si, comme toutes les femmes sans doute, je m’étais promis de ne pas me « laisser aller » après la naissance de mon bébé, j’avoue que me maquiller pour aller à l’épicerie, voire remplacer un t-shirt que bébé vient de me tacher juste pour ouvrir la porte au facteur… je n’en vois pas la nécessité.

Je serais à nouveau dans une phase de régression, donc. Une phase de ma vie qui, sur le papier, n’a pas forcément l’air si ratée que ça. Une phase de ma vie qui m’a certainement appris des leçons précieuses. Une phase de ma vie à laquelle je ne pouvais peut-être pas couper, par laquelle j’avais peut-être besoin de passer. Mais aussi une phase qui n’a pas de raison de s’étirer outre-mesure, une fois que je l’ai diagnostiquée comme étant ce qu’elle est : une erreur de vocation, un détour, une période de relâche dans la recherche de mon but véritable. J’ai 28 ans et je n’ai juste pas encore atteint ce que je veux vraiment faire de ma vie… Je dis « atteint » et pas « trouvé », parce que la vérité, c’est que je sais. Si je n’en étais pas sûre avant, un petit exercice de déduction suffit à faire émerger l’évidence.

En 2009, quand j’ai été frappée par cette impression de régression, j’ai décidé de retourner aux études. Ironiquement, j’en aurais aujourd’hui encore l’opportunité, puisque je n’ai pas terminé ma maîtrise (en même temps, il ne me manque que la rédaction de mémoire, soit la partie la plus solitaire…). Sauf que ça n’a rien d’une solution à long terme. On ne peut pas être un étudiant perpétuel, bien que j’en saisisse pour la première fois la tentation. Reste donc à identifier ce qui m’a plu dans mes expériences universitaires (tout ne m’a d’ailleurs pas plu, hein) : d’abord, le fait d’apprendre, de découvrir, d’être toujours confrontée à de nouvelles connaissances qui me permettent de comprendre des choses que je ne comprenais pas avant. J’ai soif d’apprendre, j’ai soif de savoir. C’est pour cela que j’ai toujours adoré l’école, même quand je la déstestais. Je n’ai que faire de remettre cent fois l’ouvrage sur le métier… La répétition me lasse, m’ennuie, et je ne cherche pas la virtuosité, mais la vérité.

Ensuite, je ne peux pas séparer mes études des diverses implications dans la vie universitaire et associative qui ont rythmé ces années. J’aime participer à la vie de la communauté, rencontrer un maximum de personnes (je suis une sorte d’hybride introvertie-extravertie, je suppose), et je crois dans l’action commune et organisée, pas dans les efforts isolés. En somme, mon occupation idéale marierait un niveau hautement intellectuel, un mouvement vers l’inconnu et un niveau social, relationnel, la possibilité d’appartenir à quelque chose de plus grand que moi seule. Easy peasy! (Je me trouve quand même exigente, tout compte fait, malgré ma capacité récente à formuler mon souhait de manière rationnelle.) Est-ce que le métier d’écrivain (vous saviez déjà que c’était à ça que je pensais quelques paragraphes plus haut…) peut répondre à ces critères ? La question est lancée…