Créer de la tension romantique

Point d’étape au 31/03

Je ne vous ai pas encore parlé de mon processus d’écriture. Pour le résumer, j’écris un premier jet très brouillon sur papier, puis je le tape à l’ordinateur. En principe, j’avance les deux en même temps; je réécris mon brouillon au fur et à mesure que je l’écris.

Or, depuis le début de l’année (et même avant cela), c’est surtout la réécriture à l’ordinateur qui bloque. Et qui, inévitablement, mène à la mise en pause de tout le projet. Pour éviter cela, j’avais décidé de finir entièrement le premier jet de ma nouvelle avant de tenter le second jet à l’ordinateur.

La bonne nouvelle, c’est que j’ai terminé mon récit au brouillon — le même jour que celui où j’ai publié mon dernier article ici, je crois. La mauvaise nouvelle, c’est que je me suis quand même retrouvée bloquée au niveau du deuxième jet.

J’ai quelques pistes à explorer, et j’aimerais dire que je travaille là-dessus en ce moment… Mais, dans la foulée, j’ai justement eu une baisse de régime (j’accuse le changement d’heure, qui a eu lieu il y a deux semaines au Québec). Couplée à l’arrivée d’échéances et d’anxiétés liées à la fin du mois et du trimestre, ça donné le cocktail parfait pour mettre de nouveau l’écriture de côté.

J’ai besoin de prendre soin de moi, et aussi d’une bouffée de légèreté, et quoi de mieux pour ça que la romance? Aujourd’hui, je vous parle de tension romantique… Comment la créer ou l’amplifier dans les histoires qu’on écrit?


La tension romantique est une forme de dynamique narrative

Cet article m’a été inspirée par ma lecture, il y a quelques mois, de Uprooted (Déracinée) de Naomi Novik.

Ce n’est pas une romance; c’est un roman de fantasy. Mais il contient une petite romance. Petite parce qu’elle prend physiquement très peu de place dans le récit… Et pourtant, elle a pris énormément de place dans ma tête au fil de l’histoire, et je confesse que j’aurais aimé qu’elle soit encore plus développée.

C’est ce qui a lancé ma réflexion : comment l’autrice a-t-elle réussi à rendre cette romance aussi importante pour moi, tout en lui accordant si peu de « temps de page », si je puis dire? J’écris de la romance, et même si, dans ce genre, on aura plus de scènes explicitement consacrées à l’histoire d’amour, il y a une énorme force à savoir également la suggérer aux lecteur-ices de manière implicite.

Cette force, c’est la dynamique narrative, dont j’ai déjà parlé. C’est la différence entre montrer deux personnages qui ont envie de s’embrasser, et donner à la lectrice l’envie que ces deux personnages s’embrassent… C’est d’un autre ordre de puissance, hein?

1. Exploiter un topos (trope)

La première stratégie, c’est d’activer les références culturelles de la lectrice. Pour cela, on va lui présenter une situation qu’elle va inconsciemment associer à un scénario classique de romance. Autrement dit, un trope de romance.

Par exemple, dans Déracinée, on reconnaît rapidement le topos du maître et de l’élève (qui n’est certes romantique qu’à certaines conditions, mais elles sont remplies dans ce roman) : le « Dragon », un mage puissant, va enseigner la magie à notre héroïne.

S’y ajoute celui des opposés qui s’attirent, avec un côté « grumpy/sunshine » : il est un genre de seigneur, taciturne, froid, sarcastique et très carré dans son approche de la magie, alors qu’elle est une roturière maladroite, désordonnée et intuitive.

Dans une vraie romance, le genre seul suffit à susciter l’attente du lecteur par rapport à l’histoire d’amour. Cependant, l’un des codes de la romance, c’est aussi qu’on doit pouvoir identifier le couple final dès le début du roman. La présence d’un topos romantique est donc l’une des façons dont on va implicitement désigner le futur partenaire, surtout dans les romances écrites d’un seul point de vue.

2. Chacun de vos protagonistes est le catalyseur de l’arc émotionnel de l’autre

La deuxième stratégie, c’est d’établir que vos protagonistes ont un effet bénéfique direct l’un sur l’autre. Et, pour cela, il faut qu’ils apparaissent comme la « clé » émotionnelle l’un de l’autre : celui ou celle qui va motiver et/ou aider l’autre à combler ses besoins psychologiques et moraux.

Dans Déracinée, le Dragon vit comme un hermite. Il s’est coupé de la société et du monde et, malgré ses bonnes intentions, il en a payé le prix en perdant en empathie. Mais, pour s’en apercevoir, il a besoin d’une personne qui n’a pas peur de le bousculer, qui n’aura pas de « respect » ni de ménagement pour la carapace qu’il s’est construite. Et cette personne est Agnieszka.

De son côté, Agnieszka a besoin d’apprivoiser et d’embrasser sa puissance. Et, pour cela, il lui faut un collègue à la fois suffisamment doué lui-même et ouvert d’esprit pour lui faire confiance, pour croire en son potentiel. Et le Dragon va s’avérer être cette personne.

I suppose it might seem strange that I should thank him by shouting at him, but it meant more than thanks: I wanted him to be human.

Uprooted, Naomi Novik

3. Dieu est dans les détails

Dieu ou l’attirance romantique/sexuelle, quoi… Je sais que certains auteurs rechignent à décrire physiquement leurs personnages. D’autres encore estiment que rappeler à chaque apparition dudit personnage qu’il est « beau », « canon » ou « sexy » suffit à nous faire saliver. Après tout, ainsi, chaque lecteur peut s’imaginer un physique qui correspond à ses goûts…

Le hic, c’est que m’informer que le héros est sexy, c’est juste m’informer que l’héroïne le trouve sexy (en M/F). Ce n’est pas me faire trouver le héros sexy.

Ma troisième stratégie, c’est donc d’être spécifique (et non exhaustif). De limiter le jugement, pour se concentrer sur les sensations. C’est ainsi qu’on quitte le terrain de l’explicite pour occuper celui de l’implicite.

Je ne crois pas qu’il y ait une seule occasion dans Déracinée où l’héroïne appelle le Dragon « beau » — peut-être qu’il ne l’est pas, d’ailleurs. Mais elle mentionne une fois ses mains et le souvenir de les avoir tenues dans les siennes — et tu te demandes ce que ce serait de les sentir ailleurs

Elle évoque aussi beaucoup ses vêtements, même juste en passant, et cela nous rappelle sans cesse ce qui se dresse entre elle et la possibilité d’intimité avec lui (littéralement). Car ces détails présentent également l’opportunité d’être chargés symboliquement, de se rapporter métaphoriquement à votre thème et à la singularité de votre histoire.

4. Save the cat

La quatrième stratégie, c’est ce qui a donné son nom à la célèbre méthode de Blake Snyder : sauver le chat. Autrement dit, montrer nos protagonistes dans des situations qui vont nous les rendre objectivement attachants.

Pour la romance en particulier, même si l’un de vos protagonistes est dangereux, hostile ou antipathique par certains côtés, il est indispensable pour moi d’établir un climat de sécurité et de confiance avant que vos amants se rapprochent.

Vu la popularité de certains romans, c’est peut-être juste moi, mais… le héros qui agresse sexuellement l’héroïne jusqu’à ce que celle-ci cède, terrassée par ses hormones, ça ne me parle pas du tout. C’est le cas typique où l’autrice me dit que ses personnages en ont envie, mais moi, lectrice, je n’avais pas du tout envie de lire ça. Donc, c’est rapé.

Au début de Déracinée, le Dragon est franchement désagréable et assez rude avec Agnieszka. Mais, avant qu’il se passe quoi que ce soit entre eux, l’autrice a eu le temps d’établir, via l’héroïne-narratrice :

  1. Que le Dragon est un protecteur efficace et dévoué de la vallée où vivent Agnieszka, sa famille, ses amis, et de ses habitants;
  2. Qu’il n’a jamais eu l’intention de profiter de leur relation maître/domestique (ni maître/élève, d’ailleurs) pour avoir des relations sexuelles avec elle;
  3. Qu’il est touché par la peine de l’héroïne.

C’est d’autant plus important si votre topos impliquait un déséquilibre de pouvoir dans la relation initiale. Ici, même si le Dragon conserve toujours l’avantage de l’ancienneté et de l’expérience, Agnieszka finit par l’égaler en puissance, et son approche différente de la magie fait rapidement d’eux des partenaires plus qu’un véritable maître et son élève.

Ce n’est pas non plus un procédé réservé aux romances « slow burn ». Dans la première saison de Nocturne, les protagonistes couchent ensemble dès le premier épisode, alors que le héros a kidnappé l’héroïne… Je peux vous dire que l’implicite a soulevé du lourd pour rendre la situation plausible!

5. Les rituels, ou un deuxième degré de communication

Enfin, ma dernière stratégie pour établir une tension romantique implicite, c’est de créer une complicité exclusive à vos protagonistes. Une routine qu’ils sont les seuls à partager, une blague qu’ils sont les seuls à connaître, un langage qu’ils sont les seuls à employer ou à comprendre.

Dans Déracinée, avant qu’il y ait le moindre indice explicite d’une possible romance, Agnieszka et le Dragon entament une sorte de relation passive-agressive (enfin, pas si passive de son côté à lui!) : elle fait exprès de le pousser à bout, il perd patience et l’insulte; prenez les mêmes et recommencez.

À priori, ça ne paraît pas très romantique. Et s’il n’y avait que ça, ça ne le serait pas. Mais cela sert à fonder le fait qu’ils représentent l’un pour l’autre quelque chose d’unique, d’inédit, d’irremplaçable. Ils n’ont ensuite qu’à réaliser le potentiel positif de leur relation pour que, d’un coup, cette tension devienne une force d’attraction…

Implicite vs explicite

Ces techniques relèvent de l’implicite, parce qu’aucune n’exige de relation amoureuse entre vos personnages. En revanche, elles la suggèrent; elles laissent vos lecteur-ices en imaginer ou en espérer une, et rendent toute relation que vous déciderez d’écrire plus crédible, profonde et satisfaisante.

Et, évidemment, ces stratégies sont imprégnées de mes préférences personnelles et de mon ressenti. Si j’en crois les avis de lecteurs, tout le monde n’a pas été aussi sensible que moi à l’histoire d’amour entre Agnieszka et le Dragon… Toutefois, même cela, je pense pouvoir l’expliquer : selon moi, si elle excelle dans l’implicite, elle manque au contraire d’explicite.

I forgot I was trying to be angry at him. I wanted to go into his arms and press my face into his chest and breathe him in, smoke and ash and sweat all together; I wanted to shut my eyes and have him put his arms around me. I wanted to rub handprints through his dust. “Sarkan,” I said.

Uprooted, Naomi Novik

L’héroïne est si réticente à admettre et à s’arrêter sur son attirance pour le Dragon qu’on se demande parfois si elle existe bel et bien. Si tu clignes des yeux, tu la manques… Et puis, tout à coup, ils s’embrassent à perdre haleine! Par contraste, la relation entre Agnieszka et sa meilleure amie est beaucoup plus ouverte et assumée… en un mot, explicite. Ce qui a mené certain-e-s lecteur-ices à juger qu’une romance sapphique entre elles aurait eu plus de sens.

(Personnellement, je ne le pense pas, parce que leur relation manquait à l’inverse de la plupart des éléments implicites qui font, pour moi, le sel d’une bonne romance.)

Anecdote intéressante : j’ai retrouvé parmi ces avis des reproches similaires à ceux qu’on m’a fait par rapport à Nocturne, à savoir qu’il n’y avait pas « d’alchimie » entre les protagonistes. En termes techniques, j’interprète ce reproche comme le signe que les émotions ne sont pas assez explicites (typiquement, l’explicite concerne surtout les actes physiques et sexuels, ce qui est le cas dans Déracinée).

Un indice qu’une romance manque d’explicite, c’est que vous avez du mal à trouver dans le texte des citations qui expriment sans ambiguïté un sentiment amoureux. J’ai rencontré ce problème lorsqu’il s’est agi de promouvoir mon roman; et je l’ai eu en cherchant des citations de Uprooted pour cet article… Les phrases qui m’avaient bouleversée pendant ma lecture semblent plates et anodines, retirées du contexte. Étonnant, non?

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Avez-vous lu Déracinée? Qu’avez-vous pensé de l’histoire d’amour? Avez-vous un autre roman à conseiller, en romance ou dans un autre genre, où la tension romantique était (selon vous) à couper au couteau?

J’avais prévu de traiter d’obstacles émotionnels (à la productivité) et d’hyperfocus dans mon prochain article… Mais je crois que c’est aussi le moment de faire le bilan du premier trimestre et de faire le point sur la suite. Alors, à dans deux semaines!

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